13-02-2025 FORUM Villes et Territoires résilients

13/02/25 Forum -Partie 2 Ateliers  – Territoires résilients et coopérations transversales – Bruxelles – Rue du Lombard 34/42 – ULB 8:30-20:00

La démultiplication des défis liée à l’augmentation de la population urbaine (d’ici 2050, environ 2 milliards d’habitants viendront encore grossir le chiffre actuel de plus de 8 milliards, dont près de 7 sur 10 vivent en ville), ajoutée aux crises (sociale, sanitaire, économique, environnementale…) qui s’enchainent de manière exponentielle et, par là même, ne faisant qu’accroître l’ampleur desdits défis ; comment continuer à penser l’avenir de nos villes ex-nihilo, tel des espaces de notre activité qui s’impose à un territoire, considérant celui-ci comme un « simple support à notre service » ? Et ce alors que ce dernier revendique sa primauté sur l’activité humaine, nous rappelant l’importance de son fonctionnement écosystémique tant pour lui que, par effet papillon, pour nous !

Ainsi, aux effets immédiats du changement climatique feront suite la raréfaction des matières premières et de l’énergie, l’insécurité alimentaire et le stress hydrique, les bouleversements naturels de nos écosystèmes et les conséquences sur le bien-être, la santé et la cohésion sociale des citadins. L’impératif est, dès à présent, de restructurer la ville, « son séculaire idéal minéral et sa soif de domination sur les espaces naturels ».

Pour y répondre se démultiplient les « traités », « essais », « Visions disruptives » … afin de proposer un modèle. Mais l’essentiel, la question à laquelle chacun cherche à répondre par cette surenchère de matière grise est comment donner à la ville une capacité de résilience ? Et, c’est quoi une ville résiliente ? Car si la résilience a pour objet de définir la capacité de tout un chacun d’absorber un traumatisme pour se renforcer et s’améliorer, comment l’appliquer à la ville dans notre monde segmenté, limité par toutes sortes de frontières, hiérarchisé et règlementé, répondant à des enjeux économique sans relation avec l’enjeux de notre relation au vivant ? Quel rôle peut jouer la gouvernance ? Quels sont les facteurs prioritaires de résilience ? Cette dernière est-elle compatible avec les pratiques court-termistes de notre société ?

Pour tenter de répondre à ces questions, le Forum FUP de cette année, intitulé « Villes et territoires résilients » cherchera à interroger les pistes de réponse engagées en faisant intervenir, à trois échelles de territoires (Métropolitain, Communal, Projet), des acteurs de ces mesures.

AU PROGRAMME

8h30 Accueil et introduction

Nous invitons notre grand témoin invité, Mme Suzanne BROLLY Adjointe au Maire de Strasbourg en charge de l’Urbanisme, à introduire ce forum en nous présentant leur démarche après avoir été la première ville française à se déclarer en état d’urgence climatique !

9h50 – 12h30: Présentations-Débats se succèderont avec les themes suivants:

  • Thème n°1 – Quelles réponses à l’échelle du grand territoire ?
  • Thème n°2 – Quand la ville fait projet avec le territoire
  • Thème n°3 – Quels facteurs de résilience pour les projets urbains ?

14h – 16h Visite guidée du CQD (Contrat de Quartier Durable) Jonction.

Un des enjeux de ce Projet Phare est de transformer l’élément de rupture urbaine qu’est la « Jonction » en un véritable élément d’articulation : il s’agit d’assumer le viaduc ferroviaire en requalifiant l’espace public qui le longe, le surplombe, le jouxte ou passe en-dessous ainsi que les espaces environnants autour du complexe de logements sociaux des Brigittinestickets:

Le Projet Phare du CQD Jonction a pour ambition de travailler sur l’espace public autour de la partie aérienne de la Jonction Nord-Midi qui divise en deux quartiers distincts le centre de la capitale : les Marolles d’un côté et le quartier Stalingrad/Lemonnier de l’autre.

18h – Projection du film documentaire « Skin of Glass »

Denise Zmekhol, fille de l’architecte Roger Zmekhol, explore l’histoire de son père, sa relation avec lui et son chef-d’œuvre, le bâtiment « Skin of Glass » à São Paulo, au Brésil, depuis sa conception jusqu’à sa fin tragique.

Ce qui a été dit:

Introduction – Intervention de Mme BROLLY,
Mme BROLLY est adjointe à l’Eurométropole de Strasbourg en charge de la résilience
À l’heure où les villes européennes doivent simultanément affronter le dérèglement climatique, la perte de biodiversité, la pression foncière et l’exacerbation des inégalités sociales, la résilience urbaine s’impose comme une exigence systémique. Penser la résilience, ce n’est pas seulement adapter ponctuellement des quartiers ou des bâtiments : c’est reformuler les finalités de l’aménagement à toutes les échelles, du grand paysage au projet architectural, en reliant la planification stratégique, les instruments réglementaires et les pratiques de conception. Les ateliers du Forum Villes et Territoires Résilients, les visites de terrain et le film Skin of Glass montrent de façon convergente que les réponses efficaces sont celles qui savent articuler ces échelles et mettre en dialogue savoirs scientifiques, savoirs locaux et gouvernances multi-acteurs.
L’exemple de Strasbourg, porté par Suzanne Brolly, illustre la nécessité de conjuguer ces trois niveaux. L’ambition strasbourgeoise — plantation massive d’arbres, sanctuarisation du patrimoine arboré, renaturation, rénovation énergétique et conversion fonctionnelle de certains secteurs — montre comment une ville moyenne peut articuler des objectifs territoriaux (préserver sols et continuités écologiques), des politiques de projet (Canopée, quartiers pilotes, réaffectations) et des principes de conception (gestion de l’eau, biodiversité intégrée, participation citoyenne). Strasbourg incarne une approche systémique où la nature est traitée comme co-concepteur et où la gouvernance multi-niveaux est mise au service d’objectifs opérationnels et mesurables.
Ainsi, l’analyse croisée des ateliers, visites et du film conduira dans la suite du rapport à proposer des recommandations qui tiennent simultanément compte :
● des cadres et trajectoires régionales qui encadrent le foncier et les continuités écologiques,
● des instruments et méthodes à déployer au niveau projet pour garantir l’adaptabilité et la co-conception,
● des principes de conception au niveau du bâtiment et du site pour assurer la durabilité d’usage.
Ce triptyque — territoire, projet, bâtiment — constitue le cadre d’action pour transformer la résilience d’un principe théorique en une politique publique opérationnelle et durable.
Atelier 1 : Quelles réponses à l’échelle du grand territoire ?
Territoires résilients .. par rapport à quoi ? Un ensemble de chocs plus ou moins brutaux

  • réchauffement climatique , perte de biodiversité,…
  • crise et fracture sociale,
  • déclin et désindustrialisation
  • mondialisation et dépendance
    bref un ensemble de risques à anticiper
    La résilience communément définie comme “[…] la capacité de retomber sur ses pieds, de garder le cap, d’assurer la pérennité d’un organisme ou d’une société, le maintien d’une certaine permanence dans un environnement turbulent” (Paquet, 2012) est une notion récente dans les sciences sociales appliquées aux territoires. La résilience propose un nouveau paradigme pour contrer du mieux possible les effets non désirés, les perturbations produites par un monde qui se transforme rapidement. Il s’agit tout à la fois de réviser les finalités et les modalités de l’action.
    La résilience apporte un nouveau souffle à la ville durable, en particulier sur la façon de rendre la population actrice du devenir d’un territoire où elle vit, travaille, se cultive. La gouvernance est alors considérée sous un jour nouveau pour inclure les savoirs locaux dans la définition de la stratégie d’action.
    Existe t’il un modèle de territoire résilient ?
  • la ville compacte versus les coûts de la désurbanisation ( étude de la CPDT 2002)
  • la ville solidaire versus la ville ségrégée
  • la ville verte versus la ville béton
    A BXL, nous avons la famille des GOOD Food, Move, Living,…
    L’optimalisation spatiale des territoires ( guide R W) a commencé avec le concept « de compacte stad » en HOLLANDE et se poursuit aujourd’hui avec le « stop béton » ;
    La consommation de terres non-bâties pour l’urbanisation entraîne des conséquences négatives graves :
    ● amplification des risques d’inondations;
    ● perte de la biodiversité par disparition des écosystèmes ou rupture des continuités écologiques;
    ● réchauffement climatique : un sol artificialisé n’absorbe plus de CO2 et participe donc à la hausse des températures (perte de végétation, changement d’état des sols) ;
    ● pollutions (métaux lourds, pollution de l’air liée aux transports…) ;
    ● réduction de la capacité des terres agricoles à nous nourrir;
    ● renforcement des îlots de chaleur en zone urbaine. Par ailleurs, l’étalement urbain affecte la qualité de vie ( allongement des transports, difficultés d’organiser des transports publics, coûts des réseaux etc..).
    Depuis les années 50, la surface urbanisée dans l’Union européenne a cru de 78 %. L’Union européenne a adopté en 2011 une feuille de route « pour une Europe efficace dans l’utilisation des ressources ». Cette recommandation vise à préserver les sols, à protéger la biodiversité et à améliorer la qualité de vie. Elle demande également des mesures concrètes pour réduire significativement l’étalement urbain dès 2030, notamment en veillant à réduire les pertes de sols naturels et agricoles, qui par ailleurs ont une fonction de stockage du carbone, et les vagues de chaleur dans les villes.
    En 2021, l’Union européenne adopte la stratégie pour les sols, mais toujours dans un cadre non contraignant, contrairement aux dispositions existantes en matière de protection de la biodiversité, en particulier la préservation des habitats naturels et des zones Natura 2.000.
    En juin 2024, le Conseil a adopté une proposition de directive « Veillant à surveiller et évaluer la santé des sols ». Les valeurs cibles ne sont pas contraignantes, mais certaines valeurs doivent déclencher des actions fixées par les États membres. Il y a une obligation de définir les pratiques de gestion durable des sols dans les 5 ans.
    Le « Zéro artificialisation nette » est un objectif indicatif à l’horizon 2050, de même, d’ici 2050 l’objectif est que tous les sols soient en bonne santé (0 pollution). La lutte contre l’imperméabilisation et la destruction des sols est toutefois nuancée par des principes d’atténuation suffisamment souples.
    En France, la loi « Climat et résilience » du 22 août 2021 a posé un objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) à l’horizon de 2050.
    En Région wallonne, le Schéma de développement territorial (SDT) a repris cet objectif pour 2050 et prévoit une “trajectoire” pour y arriver, en concentrant les nouveaux développements résidentiels dans les “coeurs de centralité et les “coeurs d’espaces excentrés”, mais a reporté sur les communes l’opérationnalisation.
    En Flandre, le Gouvernement a adopté le “bouwshift” en 2022 mais peine à le traduire en pratique.
    A Bruxelles, la révision du PRAS (Plan régional d’affectation des sols) en cours devra également prendre en compte cette question, d’autant que des associations environnementales (dont We are nature) plaident pour la “sacralisation” des friches urbaines, notamment des friches ferroviaires comme Josaphat ou SCH Formation.
    Intervention 1 pour la Région wallonne
    Michel DACHELET, Inspecteur Général , Direction générale de l’aménagement du territoire

    Les plans de secteurs ont légitimé l’étalement urbain en prévoyant de nombreuses zones « rouges » (zones d’habitat) et leur révision pour atteindre le Zéro artificialisation nette en 2050 (ZAN) pourrait entraîner des risques de devoir indemniser les propriétaires de terrains devenus inconstructibles.
    Le choix a donc été d’opérer via le Schéma de développement du Territoire wallon ( SDT).
    Pour opérationnaliser le ZAN , le SDT vise à concentrer les nouveaux développements résidentiels et urbains autour des centralités : centralités urbaines ( et de pôles), centralités villageoises et pour tenir compte des réalités complexes et des plus petits villages, les « coeurs d’espaces excentrés ».
    La consommation des terres a déjà baissé : de 1 200 ha/an en 2002 à +- 800 en 2020.
    La part de logements construits dans les noyaux a toutefois baissé des années 60 aux années 2000 ( de 65 % à 50%).
    Lors du débat, il a été confirmé que la Région a reporté sur les communes l’opérationnalisation du programme, et certaines communes se sont lancées dans l’élaboration de leur Schéma de développement communal ( SDC). La Région a d’ailleurs élaboré un guide pour ce faire. Il n’y a cependant pas de contraintes régionales, et les communes peuvent continuer à délivrer des « permis d’urbanisation » (ex permis de lotir) malgré l’avis négatif du Fonctionnaire délégué régional.
    Intervention 2 pour la Région bruxelloise
    Antoine DE BORMAN, Directeur général de Perspective ( administration de la Planification)

    Bruxelles connaît une situation particulière étant donné que la région est limitée par le territoire des 19 communes. La région doit faire face à de multiples besoins : en matière de logement, les besoins sont importants suite à l’énorme croissance démographique que la région a connue en quelques années ( plus de 200000 habitants soit l’équivalent de la ville de Gand). Il y a aussi des besoins pour des équipements collectifs et pour l’implantation d’activités productives. Il est indispensable de veiller à une bonne articulation entre les différentes échelles, de la commune à la région et à la métropole.
    Les ménages, notamment de la classe moyenne, continuent de quitter la région bruxelloise pour s’établir plutôt en périphérie. Le taux de motorisation des ménages est relativement faible à Bruxelles : moins de 50% des ménages ont une voiture, alors qu’il est plus du double en périphérie. Le modèle de la maison avec jardin continue de représenter l’image du bonheur familial, mais au détriment de la préservation de la campagne.
    A Bruxelles, le plan régional de développement durable (PRDD) a consacré le principe d’une ville polycentrique avec divers pôles métropolitains, notamment près des gares et des stations de métro principales, et d’autre part la ville de proximité ou ville à 10 Min qui suppose l’implantation dans les quartiers de services de proximité comme les commerces courants, les équipement collectifs de sport et de santé.
    La région a démarré le processus de révision du plan régional d’affectation du sol (PRAS) mais il appartient évidemment au futur gouvernement de prendre position sur la question délicate de l’urbanisation des friches urbaines (comme Josaphat ou Schaerbeek Formation). Certains plaident pour un moratoire, mais il faudra trouver un équilibre avec la nécessaire construction de nouveaux logements, tout en essayant de préserver au maximum les espaces non bâtis et augmenter la présence de la nature en ville. Le CBS (coéfficient de biotope par surface) est un instrument efficace en ce sens.
    Intervention 3 pour la Région flamande
    Françoise VANDERMEERCH, experte de Omgeving

    La Flandre avait adopté le RSV ( Ruimtelijke structuurplanVlaanderen). Mais après des difficultés de mise en pratique, elle est passée à l’idée d’avoir seulement une « vision stratégique » sous forme de Beleidsplan Ruimte Vlaanderen (BRV). Cette vision a été adoptée mais sans cadre opérationnel ; Il est prévu pour 2027 une actualisation de ce BRV
    En 2022 Le gouvernement flamand adopte le principe du « Bouw Shift » visant à diminuer l’étalement urbain par une restriction de l’urbanisation des espaces ouverts et le cas échéant, avec en compensation une densification des zones déjà bâties L’idée étant de limiter la consommation d’espaces ouverts, qui est passée de 5Ha/jour en 2016-2019 à 3,8 Ha en 2019-2022. L’objectif est d’atteindre Zéro en 2040.
    Le principe est de tenter de neutraliser le potentiel planologique légal issu des plans de secteur (notamment les « zones d’extension de l’habitat ») qui serait mal situé par exemple sans transports publics, et créer éventuellement une offre de compensation.
    Comme en Région wallonne, la Région flamande n’a pas voulu mettre en oeuvre une révision globale des plans de secteur suite notamment à une évaluation des éventuelles indemnisations de propriétaires qui verraient leur terrain frappé d’interdiction de construire, chiffrées à plus de 8 milliards d’euros. En conséquence et de façon pragmatique, la Région a opté pour une intervention au niveau des projets de constructions faisant l’objet de demandes de permis et d’autre part,a favorisé la coopération intercommunale par le biais du financement d’un coordinateur de la stratégie de « bouw shift ».
    La région a veillé également à offrir un soutien technique et académique à travers l’organisation de « labos ruimte » pour aider à la définition des « noyaux urbains ».
    Enfin la région a voulu également intégrer la stratégie Bouw shift comme levier de la qualité environnementale, tout en faisant valoir la nécessité de construire 450.000 logements supplémentaires d’ici 2050 . Lors du débat, il a été confirmé que la Région abandonnait l’idée d’inscrire les objectifs du « stop béton » dans des plans.
    Points clés à retenir
    ● La résilience territoriale comme paradigme émergent : elle ne se limite pas à la gestion des crises mais constitue un cadre d’action pour faire face à une pluralité de chocs – climatiques, écologiques, économiques et sociaux – en révisant à la fois les finalités et les modalités de l’aménagement.
    ● Limiter l’artificialisation des sols comme priorité stratégique : la lutte contre l’étalement urbain vise à préserver les sols agricoles et naturels, à maintenir leur fonction de stockage du carbone et à réduire les risques d’inondations, de pollutions et d’îlots de chaleur.
    ● Des objectifs européens ambitieux mais peu contraignants : la trajectoire vers le « zéro artificialisation nette » à l’horizon 2050 est désormais inscrite dans les stratégies de l’Union européenne, mais reste largement indicative et nécessite des mécanismes nationaux et régionaux pour devenir opérationnelle.
    ● Des réponses différenciées selon les régions :
    ○ En Wallonie, le Schéma de Développement du Territoire vise à concentrer l’urbanisation dans les centralités, tout en laissant aux communes une large autonomie d’opérationnalisation.
    ○ À Bruxelles, la densification polycentrique et la ville de proximité constituent des leviers majeurs pour contenir la pression foncière tout en répondant à une forte
    croissance démographique.
    ○ En Flandre, la stratégie « Bouwshift » cherche à freiner la consommation d’espaces ouverts en privilégiant la densification, mais se heurte aux contraintes financières liées à la révision des plans de secteur.
    ● La gouvernance multi-niveaux comme condition de réussite : la mise en oeuvre du ZAN suppose une coordination entre échelles européenne, nationale, régionale et communale, mais aussi une implication active des citoyens et des propriétaires fonciers.
    ● Le rôle central des villes moyennes et des friches urbaines : qu’il s’agisse de préserver des espaces non bâtis, de densifier les noyaux existants ou de requalifier des friches, ces espaces constituent des laboratoires de la transition où se jouent la qualité de vie, la justice environnementale et la lutte contre le changement climatique.
    Ces enseignements soulignent que la résilience territoriale, loin d’être un simple mot d’ordre, engage une transformation profonde des pratiques d’aménagement et de la gouvernance, condition indispensable pour faire face à la double urgence climatique et sociale.
    Atelier 2: Quand la ville fait projet avec le territoire
    Les interventions urbaines de Verviers et de Mons s’inscrivent dans un contexte où l’échelle locale devient un levier décisif de l’adaptation. Ces interventions donnent l’opportunité de percevoir la ville en un « laboratoire climatique » où se croisent la gestion des risques, la production de connaissances et l’expérimentation de nouvelles pratiques de gouvernance.
    Verviers et Mons représentent deux échelles urbaines comparables – des villes moyennes au tissu bâti dense mais encore fortement reliées à leur hinterland rural – et deux trajectoires distinctes de réponse. L’une, contrainte par une catastrophe hydrologique majeure, réorganise en profondeur son rapport à l’eau et à la topographie. L’autre, mue par une anticipation planifiée, cherche à renforcer sa canopée pour limiter l’effet d’îlot de chaleur et restaurer les continuités écologiques. Ces deux démarches démontrent que la ville moyenne, souvent perçue comme un échelon intermédiaire entre métropole et territoire rural, possède une agilité particulière pour mettre en oeuvre des politiques de résilience : sa taille favorise la mobilisation citoyenne, la proximité entre décideurs et habitants, et l’intégration des systèmes naturels dans la fabrique urbaine.
    Ainsi, l’examen comparé de Verviers et de Mons offre un double éclairage. Il révèle d’une part comment l’échelle urbaine peut transformer la gestion d’une catastrophe en projet de territoire, et d’autre part comment une politique proactive de végétalisation peut inscrire la lutte contre le changement climatique au coeur de l’action municipale. Ces expériences, bien que situées, alimentent un débat plus large sur la capacité des villes de taille moyenne à devenir des acteurs centraux de la transition écologique et de l’innovation en urbanisme durable.
    Verviers : de la catastrophe à la reconstruction résiliente
    Florence Rittweger du Département technique de la Ville de Verviers

    La ville de Verviers illustre la manière dont une crise majeure peut devenir le moteur d’une transformation urbaine profonde. Les inondations de 2021 ont touché plus de cinq mille bâtiments, dont plus de trois mille sévèrement endommagés, et ont impacté près de quatre mille ménages. Les infrastructures publiques – ponts, écoles, voiries, berges – ont subi des destructions massives, révélant la vulnérabilité d’un tissu urbain implanté le long de la Vesdre. La première étape a été celle de la sécurisation : enlèvement de volumes considérables de déchets, stabilisation des immeubles menaçant ruine, réouverture progressive des espaces publics et rétablissement des réseaux essentiels.
    Cette phase d’urgence a rapidement débouché sur une réflexion stratégique de plus long terme. Des études hydrologiques et hydrauliques de grande ampleur ont été lancées pour comprendre les dynamiques du bassin de la Vesdre et intégrer l’impact du changement climatique. Le schéma multidisciplinaire qui en résulte ne se limite pas à la maîtrise de l’eau. Il préconise la restauration des tourbières et des forêts des Hautes Fagnes, l’adaptation des pratiques agricoles des plateaux, la requalification des quartiers riverains et la création de nouveaux espaces perméables. La reconstruction s’appuie sur une typologie d’interventions graduées – réfection simple, réfection complète ou aménagement innovant – qui organise les travaux sur les voiries, les ponts et les bâtiments communaux. Cette hiérarchisation permet de conjuguer rapidité d’action et expérimentation, en intégrant des matériaux et des morphologies capables de ralentir les flux hydriques et d’accroître la capacité d’absorption du territoire. À Verviers, la catastrophe a ainsi catalysé une transition où l’hydraulique, l’urbanisme et la biodiversité sont désormais pensés de manière intégrée, faisant de la ville un laboratoire d’innovation territoriale.
    Mons : une stratégie proactive de végétalisation
    Alexis GILBART, Architecte-urbaniste à la ville de Mons

    La démarche de la Ville de Mons, bien qu’issue d’un contexte non catastrophique, témoigne d’une même ambition de résilience. Le Plan Canopée part d’un diagnostic précis de la végétation existante et des gradients thermiques, mettant en évidence des écarts de température pouvant dépasser deux degrés entre quartiers. Cette analyse fine permet d’identifier les zones les plus vulnérables – rues minéralisées, parkings, zones d’activités économiques – et de cibler les espaces « prêts à planter ».
    L’objectif est d’accroître significativement la couverture arborée et de restaurer les écosystèmes urbains et périurbains. Le potentiel d’action est estimé à plus de 1 200 hectares sur le domaine public et privé, soit l’équivalent de plusieurs dizaines de milliers d’arbres supplémentaires. Mais la stratégie ne se limite pas à la plantation. Elle englobe la création ou la réhabilitation de zones humides, la déminéralisation des sols et l’aménagement de continuités écologiques. Les bénéfices attendus sont multiples : régulation thermique par évapotranspiration et ombrage, stockage de carbone, amélioration de la qualité de l’air et de l’eau, soutien à la biodiversité et réduction des besoins énergétiques en période de chaleur.
    Consciente des contraintes techniques (réseaux souterrains, usages existants, maîtrise foncière), la ville différencie les interventions selon la largeur des voiries, la nature des sols et les fonctions des espaces, afin de proposer des solutions réalistes et mesurables. Pour passer de la vision à l’action, Mons mobilise une boîte à outils combinant instruments réglementaires (permis d’urbanisme et d’environnement, renouvellement des baux à ferme), incitations symboliques (distribution d’arbres à la naissance ou au mariage, semaine de l’arbre) et campagnes de sensibilisation citoyenne. La canopée urbaine est ainsi pensée comme un bien commun, fruit d’un effort collectif associant pouvoirs publics, habitants et acteurs économiques.
    Mise en perspective : deux trajectoires pour une même résilience
    L’analyse croisée de Verviers et de Mons révèle deux modalités d’action qui, tout en différant dans leurs déclencheurs, convergent vers une même finalité : l’adaptation de la ville aux dérèglements climatiques. Verviers illustre une approche réactive où la catastrophe déclenche une recomposition urbaine accélérée, articulant hydraulique, urbanisme et gouvernance multi-acteurs. Mons incarne une stratégie proactive qui, sans attendre le choc, engage une transformation profonde en misant sur la végétalisation et la restauration écologique.
    Dans les deux cas, la résilience ne se réduit pas à la robustesse des infrastructures. Elle repose sur la capacité collective à comprendre les dynamiques naturelles, à les intégrer dans les politiques d’aménagement et à transformer les usages. Ces démarches montrent que la ville doit être envisagée comme un écosystème ouvert, où l’action locale s’inscrit dans des cycles hydrologiques, climatiques et écologiques qui dépassent largement ses limites administratives. Elles rappellent également que la transition climatique n’est pas seulement un exercice de gestion des risques, mais une opportunité de réinventer la qualité de vie urbaine, de renforcer la justice environnementale et de créer un projet de territoire partagé.
    Points clés à retenir
    ● Connaissance fine du territoire : qu’il s’agisse de modéliser un bassin versant ou de cartographier les îlots de chaleur, la collecte de données précises est la condition préalable à toute action efficace.
    ● Combinaison de solutions vertes et grises : la résilience repose sur l’articulation entre infrastructures techniques (barrages, réseaux, voiries) et infrastructures écologiques (zones humides, arbres, sols perméables).
    ● Hiérarchisation et phasage des interventions : la définition de niveaux d’action – de la réfection simple à l’aménagement innovant – permet de conjuguer urgence, faisabilité et expérimentation.
    ● Gouvernance collective et participative : la mobilisation des citoyens, des propriétaires, des acteurs économiques et des services publics est indispensable pour assurer la pérennité des transformations.
    ● Vision territoriale élargie : la ville doit être pensée comme un écosystème ouvert, où chaque projet local s’inscrit dans des cycles hydrologiques, climatiques et écologiques qui dépassent ses frontières administratives.
    Ces enseignements confirment que la résilience urbaine est à la fois une réponse aux crises et une stratégie de long terme, capable d’allier adaptation climatique, qualité du cadre de vie et innovation territoriale.
    Atelier 3: Quels facteurs de résilience pour le projet urbain ?
    Introduction par Stanislas MICHOTTE, Administrateur FUP

    Après avoir parlé des solutions à l’échelle des régions, en matière d’aménagement du territoire, nous avons pu découvrir des pistes à l’échelle des communes, agglomérations ou villes. Chacun des intervenants a pu mettre en avant une façon particulière de contribuer à rendre nos territoires plus résilients. Le troisième thème qui suit nous invite à nous pencher sur l’échelle du projet urbain ou périurbain, pour y déceler les différents facteurs de résilience que nous pouvons valoriser au stade de leur genèse, de leur conception puis de leur suivi. Car nous n’avons pas le choix : il nous faut dès à présent penser nos projets de manière plus robuste, en valorisant l’existant en ce compris la biodiversité. Les trois intervenants suivants présentent au travers de leurs expériences respectives plusieurs façons de rendre le projet résilient, aux différents stades de leur genèse.
    La ville-campagne en projet(s) : le cas du Pays de Neerpede
    Catherine FIERENS, Division Espaces Verts de Bruxelles Environnement

    Le Pays de Neerpede constitue un territoire rural unique de la Région de Bruxelles-Capitale, marqué par son identité paysagère, ses écosystèmes riches et ses activités agricoles périurbaines. L’enjeu principal est de préserver ces espaces ouverts nourriciers tout en conciliant nature, agriculture, loisirs et cadre de vie pour la population.
    Plusieurs démarches se sont succédé depuis 2014 pour définir une vision commune : le Plan Directeur Interrégional a posé les bases d’un projet paysager et écologique ambitieux, visant le renforcement des structures paysagères, la mise en réseau des continuités vertes et bleues, la création d’opportunités agricoles et le désenclavement du site. Ensuite, le Plan opérationnel (2017-2021) a précisé les interventions concrètes, comme la rédaction d’une charte paysagère, le développement de projets agricoles tests et la protection d’espaces naturels. Le programme BoerenBruxselPaysans (2016-2023) a contribué à la constitution d’un réseau alimentaire métropolitain.
    Depuis 2022, une dynamique d’animation territoriale s’est mise en place afin de fédérer les acteurs, partager une vision et relever les défis spécifiques : pression sur l’espace, manque de lisibilité de l’identité rurale, instruments urbanistiques peu adaptés, et nécessité de financements structurels. L’objectif est de bâtir une gouvernance intégrée et des partenariats durables.
    La réflexion collective converge vers la création d’un Parc Naturel Urbain du Pays de Neerpede, pensé comme un cadre de gouvernance et d’action interrégional, garantissant la cohérence entre aménagements, protection de la biodiversité et valorisation des usages agricoles et récréatifs. Ce futur statut doit permettre d’organiser la gestion du territoire, de mobiliser les moyens nécessaires et de renforcer la reconnaissance d’un paysage multifonctionnel, au bénéfice de la faune, de la flore et des habitants.
    HE:AL Campus au Luxembourg ou la technologie au service de l’architecture régénérative
    Sebastian MORENO-VACCA, Architecte associé fondateur chez A2M

    La conférence s’ouvre sur le constat de l’urgence climatique : hausse des températures en Belgique depuis 1850, risques économiques (pertes de PIB, non-assurabilité), croissance rapide du parc immobilier (+246 milliards m² d’ici 2060, soit l’équivalent d’une « ville de New York » par mois). Or, seule une faible part des bâtiments bénéficie de l’expertise d’ingénieurs climat.
    Sebastian Moreno présente l’approche d’A2M, agence active à Bruxelles, New York et Luxembourg, qui se revendique de « l’architecture régénérative » : aller au-delà de la durabilité, inverser les impacts négatifs et concevoir avec le climat, la nature et les habitants. Cette philosophie repose sur trois piliers :
    ● Climat et énergie (conception bioclimatique, carbone opérationnel réduit, circularité des matériaux) ;
    ● Écologie et ressources (biodiversité, gestion de l’eau, carbone incorporé) ;
    ● Bien-être humain (santé, biophilie, co-création sociale).
    La présentation illustre ces principes par des projets concrets :
    ● COUCOU (Eupen, Belgique) : 56 logements, commerces et coworking, certifié Passive House, autosuffisant en énergie et eau, circulaire et CO₂ neutre.
    ● HE:AL Campus (Esch-sur-Alzette, Luxembourg) : pôle santé high-tech de 83 000 m², conçu comme un « campus régénératif » intégrant nature, infrastructures sociales et modularité, labellisé BREEAM Outstanding et WELL Platinum.
    Un volet important est dédié à la conception guidée par les données : outils paramétriques, simulation énergétique (PHPP, WUFI, Trisco, Revit, Grasshopper, etc.), indicateurs climatiques comme l’UTCI pour évaluer le confort thermique projeté en 2024, 2050 et 2080. Les études montrent que l’aménagement urbain peut maintenir, voire améliorer, le confort malgré le dérèglement climatique.
    Enfin, Moreno insiste sur la place de l’eau, des sols et de la végétation dans la conception urbaine : gestion hydrologique régénérative (Keyline Design), toitures stockantes, jardins pluviaux, albédo et ventilation naturelle pour rafraîchir et dépolluer les espaces publics. La nature est présentée comme matériau à part entière de l’urbanisme, au même titre que le béton ou l’acier.
    La conclusion rappelle que l’architecture peut être un catalyseur de résilience et de transformation positive, et invite à « passer du less bad au more good » : imaginer des territoires qui co-évoluent avec les écosystèmes au lieu de les épuiser.
    Le système de compensation écologique en écopoints du Grand-duché de Luxembourg
    Stanislas MICHOTTE, Expert senior chez CSD Ingénieurs

    La présentation expose le système de compensation écologique en écopoints mis en place au Grand-Duché de Luxembourg, dans le cadre de la loi du 18 juillet 2018 sur la protection de la nature et du règlement grand-ducal du 1er août 2018. Son objectif : évaluer la valeur écologique d’une parcelle et imposer des mesures de compensation lorsqu’un projet entraîne la destruction ou la dégradation d’habitats protégés.
    Le règlement définit une valeur en écopoints par type d’habitat (état initial et projeté), modulée selon la présence d’espèces protégées (oiseaux, chauves-souris, reptiles, etc.). Le système fonctionne en deux volets :
    Destruction de biotopes protégés ou d’habitats d’espèces en mauvais état de conservation → compensation monétaire via un pool géré par l’administration (cas le plus fréquent pour projets immobiliers avec haies ou vergers).
    Destruction d’habitats essentiels d’espèces protégées → mise en place de mesures anticipées dites CEF (Continued Ecological Functionality). Ces mesures doivent être opérationnelles au moins deux ans avant le projet et validées par l’administration.
    Un cas d’étude à Mersch illustre le dispositif : un site d’un hectare, très attractif pour les chauves-souris (espèce rare : Grand murin, ainsi que pipistrelles et sérotines). L’étude de CSD conclut que les prairies et haies existantes sont des habitats de chasse et de reproduction essentiels, appelant une compensation par l’aménagement d’une parcelle alternative adaptée.
    Enfin, la présentation aborde la transposition du système dans les cantons germanophones de Belgique, caractérisés par un paysage bocager. L’approche y met l’accent sur la haie et l’arbre isolé, avec une stratégie progressive visant à équilibrer attractivité socio-économique et protection de la biodiversité. L’outil devrait être testé par des étudiants (ULiège, 2025-2026) avant d’être utilisé de manière informelle dans le cadre des révisions de plans de secteur, afin d’objectiver les mesures compensatoires.
    La démarche illustre la volonté d’adosser les projets d’aménagement à un cadre transparent et quantifiable, conciliant développement et sauvegarde des milieux naturels.
    Points clés à retenir
    ● Résilience au niveau du projet urbain : penser la robustesse dès la genèse du projet est indispensable pour intégrer le climat, la biodiversité et l’usage social dans les choix d’aménagement. La résilience n’est plus une simple adaptation a posteriori mais un principe directeur de conception.
    ● Pays de Neerpede (Bruxelles) : cet exemple démontre l’importance de préserver des espaces agricoles et naturels en zone périurbaine tout en conciliant nature, agriculture, loisirs et cadre de vie. L’émergence d’un futur Parc Naturel Urbain illustre la nécessité d’un cadre de gouvernance intégré pour garantir cohérence, financement et reconnaissance d’un paysage multifonctionnel.
    ● Architecture régénérative : la pratique défendue par l’agence A2M illustre un changement de paradigme : dépasser la neutralité environnementale pour inverser les impacts négatifs. Conception bioclimatique, circularité des matériaux, gestion hydrologique régénérative et intégration des écosystèmes deviennent des éléments constitutifs du projet architectural, permettant de « passer du less bad au more good ».
    ● Compensation écologique en écopoints : l’expérience luxembourgeoise montre comment un système quantifiable peut encadrer la destruction d’habitats protégés et imposer des mesures de compensation financière ou écologique. Cette approche renforce la transparence et peut être transposée à d’autres territoires, notamment pour concilier développement immobilier et protection des milieux naturels.
    ● Nature comme matériau d’urbanisme : qu’il s’agisse de toitures stockantes, de jardins pluviaux, de haies bocagères ou de zones humides, la végétation n’est plus seulement un décor mais un élément actif de la régulation climatique, de la gestion de l’eau et de la santé publique.
    ● Gouvernance et coopération multi-acteurs : la réussite des projets résilients dépend de l’animation territoriale, de la co-création avec les habitants et du dialogue entre urbanistes, écologues, ingénieurs et décideurs politiques pour équilibrer attractivité économique, qualité de vie et protection de la biodiversité.
    Ces enseignements confirment que la résilience, à l’échelle du projet, repose sur la capacité à articuler innovation technique, gouvernance collective et reconnaissance des écosystèmes comme partenaires de l’urbanisme.
    Compte rendu de visite du Contrat de Quartier Durable Jonction
    Le Contrat de Quartier Durable (CQD) Jonction s’inscrit dans la stratégie bruxelloise de revitalisation urbaine, qui vise à améliorer la qualité de vie dans des périmètres présentant des fragilités sociales, économiques et environnementales. Situé au coeur de Bruxelles, ce programme a pour cadre un territoire singulier : la Jonction ferroviaire Nord–Midi, un viaduc emblématique qui relie les principales gares de la capitale mais qui, depuis sa création, agit comme une véritable barrière urbaine. Cette infrastructure aérienne traverse le centre historique en séparant deux quartiers au caractère fort – les Marolles d’un côté, Stalingrad/Lemonnier de l’autre – et constitue à la fois un axe stratégique de mobilité et un espace de rupture physique, visuelle et sociale.
    Le Projet Phare : transformer la rupture en articulation
    L’enjeu central du CQD Jonction est de requalifier l’espace public qui borde, surplombe ou traverse cette infrastructure afin de faire de la Jonction non plus une cicatrice mais un lieu d’articulation entre les deux rives du centre-ville. Le Projet Phare, élément structurant du programme, ambitionne de :
    ● Réaménager les espaces publics situés autour de la partie aérienne du viaduc, y compris les passages sous voies, les abords immédiats et les connexions avec le complexe de logements sociaux des Brigittines.
    ● Créer des continuités urbaines et piétonnes entre les Marolles et Stalingrad/Lemonnier, en améliorant la lisibilité, l’accessibilité et la qualité des traversées.
    ● Assumer l’infrastructure en valorisant son identité architecturale et en transformant ses abords en lieux de rencontre, de culture et de mobilité douce plutôt qu’en zones résiduelles.
    Cette approche dépasse la simple rénovation de l’espace public : il s’agit de repenser la Jonction comme un support de nouvelles pratiques urbaines, capable d’accueillir des usages mixtes (mobilité active, espaces verts, activités culturelles et économiques) et de renforcer l’identité du centre-ville.
    Atouts en termes de résilience urbaine
    Le CQD Jonction ne se limite pas à une opération esthétique ou fonctionnelle ; il constitue également un projet de résilience au sens large :
    ● Résilience spatiale : en recousant deux quartiers longtemps séparés, le projet restaure des continuités piétonnes et cyclables, favorise l’accessibilité aux services et améliore la cohésion territoriale.
    ● Résilience sociale : la requalification des abords du viaduc et des espaces collectifs autour des Brigittines crée des lieux de rencontre, d’appropriation et de mixité, renforçant
    les liens entre habitants et l’égalité d’accès aux aménités urbaines.
    ● Résilience climatique : les aménagements prévus intègrent la végétalisation des espaces publics, la perméabilisation des sols et une gestion durable des eaux pluviales, contribuant à réduire les îlots de chaleur, à améliorer le confort en période de canicule et à limiter les risques d’inondation.
    ● Résilience économique et culturelle : en valorisant l’image d’un site longtemps perçu comme un vide ou un obstacle, le projet stimule l’activité économique locale (commerces de proximité, événements culturels) et renforce l’attractivité du centre-ville.
    Une opportunité pour la capitale
    En transformant une infrastructure de fracture en vecteur d’unité, le CQD Jonction offre à Bruxelles l’occasion de démontrer que les grandes infrastructures ferroviaires, souvent vécues comme des barrières, peuvent devenir des catalyseurs d’urbanité durable. En articulant mobilité, biodiversité, inclusion sociale et qualité paysagère, ce projet incarne pleinement la philosophie des Contrats de Quartier Durables : agir localement, à l’échelle de l’espace public, tout en contribuant à la transition écologique et à la cohésion sociale de la ville.
    Projection du documentaire Skin of Glass
    Dans Skin of Glass, la réalisatrice Denise Zmekhol entreprend un voyage intime et historique pour retracer à la fois l’héritage architectural de son père, Roger Zmekhol, et l’histoire complexe de son oeuvre la plus emblématique : l’immeuble Skin of Glass à São Paulo. Conçu dans les années 1950, en plein élan moderniste brésilien, ce bâtiment audacieux devait incarner une vision de progrès social et d’ouverture démocratique. Sa façade de verre et d’acier, d’une transparence radicale, symbolisait l’idéal d’une architecture tournée vers la lumière, la fluidité et l’inclusion, au service d’une ville en pleine mutation.
    Mais au fil des décennies, le destin du bâtiment a basculé. Abandonné par ses propriétaires, dégradé par la crise économique et la spéculation immobilière, il est devenu un squat géant, refuge précaire pour des centaines de familles marginalisées. Pour Denise Zmekhol, la redécouverte de cette ruine habitée est autant une enquête architecturale qu’une plongée dans sa propre histoire : comprendre le rêve moderniste de son père, interroger les promesses non tenues de la ville et affronter la distance émotionnelle qui les a séparés. À travers des images d’archives, des témoignages d’habitants et ses propres réflexions, la cinéaste explore le contraste entre l’utopie de la transparence et la réalité sociale de l’exclusion. Le bâtiment devient ainsi un miroir de São Paulo : une métropole vibrante mais traversée par les inégalités, où l’architecture moderniste se heurte à la fragilité du tissu social.
    Enseignements en termes de résilience urbaine
    L’expérience de Skin of Glass révèle plusieurs leçons majeures pour penser la résilience des villes. Elle montre d’abord que les bâtiments peuvent connaître des vies multiples, échappant aux intentions initiales de leurs concepteurs. Le passage d’un symbole de modernité à un espace d’habitat informel illustre la capacité d’un lieu à être réinvesti et réinterprété par ses usagers, même dans des conditions de crise. Cette plasticité, si elle n’est pas le fruit d’un projet planifié, témoigne d’une résilience d’usage, où les populations les plus vulnérables transforment une ruine en ressource.
    Elle met aussi en lumière les limites de l’urbanisme moderniste : la recherche de transparence et de progrès social, si elle n’est pas accompagnée de mécanismes de gouvernance et de maintenance, peut être fragilisée par les chocs économiques, les inégalités et l’abandon politique. Enfin, le film invite à repenser la valeur patrimoniale des architectures dégradées. Plutôt que de considérer ces lieux comme des échecs, ils peuvent devenir des laboratoires d’innovation sociale, où s’inventent de nouvelles formes d’occupation, de solidarité et de droit à la ville.
    Skin of Glass rappelle ainsi que la véritable résilience urbaine ne réside pas seulement dans la permanence des formes mais dans la capacité des espaces à accueillir des usages imprévus, à relier mémoire et présent, et à nourrir un dialogue continu entre utopie architecturale et réalités sociales.
    Mémorandum de bonnes pratiques et recommandations
    Les échanges issus des trois ateliers du Forum FUP, des visites de terrain et du film Skin of Glass dessinent un cadre cohérent pour repenser l’action publique dans un contexte de crise climatique, de tensions sociales et de mutations économiques. Qu’il s’agisse d’aménagements territoriaux à grande échelle, de projets urbains localisés ou de la gestion d’édifices patrimoniaux en transition, ces expériences convergent vers une même exigence : faire de la résilience un principe structurant de la gouvernance urbaine.
  • Reconnaître la ville comme un système vivant et multi-échelles Les interventions présentées – du Schéma de Développement Territorial wallon au CQD Jonction à Bruxelles – montrent que l’échelle du territoire, du quartier et du bâtiment doivent être pensées simultanément. La maîtrise de l’artificialisation des sols, la densification raisonnée et la reconversion des friches ne peuvent réussir que si les stratégies régionales s’articulent avec des projets locaux capables d’incarner les objectifs globaux. L’enjeu n’est pas seulement de « stopper le béton », mais de restaurer les continuités écologiques, climatiques et sociales qui font la résilience d’un territoire.
  • Anticiper les usages et les métamorphoses Le documentaire Skin of Glass rappelle qu’aucun projet, même le plus audacieux, n’est figé. Les bâtiments et les espaces publics connaissent des vies multiples, parfois en contradiction avec l’intention initiale. Cette plasticité, loin d’être un échec, doit devenir un critère de conception : prévoir la réversibilité des fonctions, faciliter l’appropriation par des populations diverses et assurer la maintenance dans le temps sont autant de conditions pour éviter l’abandon et favoriser une résilience d’usage.
  • Faire de la nature et du climat des co-concepteurs Qu’il s’agisse des toitures stockantes de l’architecture régénérative, des zones humides du Pays de Neerpede ou de la végétalisation du Plan Canopée, la nature n’est plus un simple décor mais un matériau d’urbanisme. Les projets doivent intégrer dès leur conception la gestion des eaux, la biodiversité, l’albédo des surfaces et le confort thermique. La résilience climatique repose sur la capacité à transformer l’infrastructure grise en infrastructure hybride où sols, eau et végétation jouent un rôle actif dans la régulation urbaine.
  • Construire une gouvernance inclusive et inventive Toutes les expériences soulignent l’importance de la co-construction : animation territoriale, charte paysagère, systèmes d’écopoints au Luxembourg, ou encore participation citoyenne dans les CQD bruxellois. La résilience exige une gouvernance multi-niveaux qui associe autorités régionales, communes, propriétaires, experts et habitants. Des outils clairs – indicateurs environnementaux, mécanismes de compensation, permis intégrés – doivent accompagner cette gouvernance pour garantir la transparence et la continuité des actions.
  • Valoriser l’expérimentation comme moteur de politique publique Les « labos ruimte » flamands, les projets pilotes agricoles à Neerpede ou les reconstructions innovantes à Verviers démontrent que l’expérimentation permet de tester de nouvelles formes d’aménagement avant leur généralisation. Les villes et régions doivent assumer le rôle de laboratoires d’innovation, en acceptant l’incertitude et en capitalisant sur les retours d’expérience pour ajuster leurs stratégies.
    Recommandations clés
    ● Intégrer la réversibilité et l’adaptabilité comme critères d’évaluation de tout projet urbain ou territorial.
    ● Déployer des outils de mesure (écopoints, coefficient de biotope, indicateurs climatiques) pour objectiver les choix d’aménagement et orienter les financements.
    ● Prioriser les continuités écologiques et sociales : relier les quartiers séparés, reconnecter les friches, renforcer les centralités.
    ● Mettre en place des fonds de maintenance pour garantir la pérennité des aménagements et éviter leur dégradation rapide.
    ● Favoriser la formation interdisciplinaire des équipes techniques et administratives afin de croiser savoirs urbanistiques, écologiques et sociaux.
    Ce mémorandum invite les administrateurs à dépasser la simple réaction aux crises pour adopter une posture proactive : concevoir des territoires capables non seulement d’absorber les chocs, mais aussi de se régénérer. La résilience ne doit pas être perçue comme une contrainte mais comme une opportunité de réinventer la ville, d’améliorer la qualité de vie et de renforcer la justice environnementale.

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